ROMAN DE LA ROSE (édition PIERRE MARTEA), devoirs de classe -  ch. I

Ci est le Roman de la Rose,
Où l'art d'Amour est toute enclose

Maintes gens disent que les songes
Ne sont que fables et mensonges;
Mais on peut tel songe songer,
Qui ne soit certes mensonger
Et par la suite vrai se treuve[1].
Moult évidente en est la preuve
Dans la fameuse vision
Advenue au roi Scipion,               
Dont Macrobe écrivit l'histoire[2b];
Car aux songes il daignait croire.              10       
Bien plus, si quelqu'un pense ou dit
Que soit sottise ou fol esprit
De croire qu'ils se réalisent,
Eh bien, que ceux-là fol me disent;
Car je crois, moi, sincèrement
Qu'un songe est l'avertissement
Des biens et maux qui nous attendent;
Et maints avoir songé prétendent       
La nuit choses confusément,
Qu'on voit ensuite clairement.                   20       

J'avais vingt ans; c'est à cet âge           
Qu'Amour prend son droit de péage
Sur les jeunes coeurs. Sur mon lit
Étendu j'étais une nuit,
Et dormais d'un sommeil paisible.
Lors je vis un songe indicible,
En mon sommeil, qui moult me plut;
Mais nulle chose n'apparut           
Qui ne m'advint tout dans la suite,
Comme en ce songe fut prédite.                 30
Or veux ce songe rimailler
Pour vos coeurs plus faire égayer;
Amour m'en prie et me commande;
Et si nul ou nulle demande
Sous quel nom je veux annoncer
Ce Roman qui va commencer:
Ci est le roman de Rose
Où l'art d'Amour est toute enclose.   
La matière de ce Roman
Est bonne et neuve assurément[3b];            40
Mon Dieu! que d'un bon oeil le voie
Et que le reçoive avec joie
Celle pour qui je l'entrepris;
C'est celle qui tant a de prix
Et tant est digne d'être aimée,
Qu'elle doit Rose être nommée.
Il est bien de cela cinq ans;
C'était en mai, amoureux temps
Où tout sur la terre s'égaie;
Car on ne voit buisson ni haie                     50
Qui ne se veuille en mai fleurir
Et de jeune feuille couvrir.
Les bois secs tant que l'hiver dure
En mai recouvrent leur verdure;           

Lors oubliant la pauvreté
Où elle a tout l'hiver été,
La terre s'éveille arrosée
Par la bienfaisante rosée.
La vaniteuse, il faut la voir,
Elle veut robe neuve avoir;                         60
De mille nuances, pour plaire,
Robe superbe sait se faire,
Avec l'herbe verte, des fleurs
Mariant les belles couleurs.
C'est cette robe que la terre,
A mon avis, toujours préfère.
Les oiselets silencieux
Par le temps sombre et pluvieux,
Et tant que sévit la froidure
Sont en mai, quant rit la nature,                   70
Si gais, qu'ils montrent en chantant
Que leur coeur a d'ivresse tant
Qu'il leur convient chanter par force,
Le rossignol alors s'efforce
De faire noise et de chanter,
Lors de jouer, de caqueter
Le perroquet et la calandre[4b];
Lors des jouvenceaux le coeur tendre
S'égaie et devient amoureux
Pour le temps bel et doucereux.                    80
Quand il entend sous la ramée
La tendre et gazouillante armée
Qui n'aime, il a le coeur trop dur!
En ce temps enivrant et pur
Qui l'amour fait partout éclore,
Une nuit, m'en souvient encore,
Je songeai qu'il était matin;
De mon lit je sautai soudain,

Je me chaussai, puis d'une eau pure
Lavai mes mains et ma figure;                        90
Dans son étui mignon et gent
Je pris une aiguille d'argent
Que je garnis de fine laine,
Puis je partis emmi la plaine
Écouter les douces chansons
Des oiselets dans les buissons
Qui fêtaient la saison nouvelle.
Cousant mes manches à vidèle,
Seul j'allai prendre mes ébats,
Témoin de leurs joyeux débats,                    100
De leur grâce et leur allégresse,
Par ces vergers en grand' liesse.
Tout près un grand ruisseau coulait
Dont le murmure m'appelait;
J'y courus. Jamais paysage
Ne vis plus beau que ce rivage.
D'un tertre vert et rocailleux
Descend, en bonds tumultueux,
L'onde aussi froide, claire et saine
Comme puits ou comme fontaine.                110
La Seine est un fleuve plus grand,
Mais moins belle au large s'épand.
Je n'avais oncques cette eau vue
Qui si bien court et s'évertue.
Dans un charme délicieux
Plongé, je promenais mes yeux
Partout ce riant paysage;
De l'onde claire mon visage
Je rafraîchis lors et lavai,
Et je vis couvert et pavé                                120
Son lit de pierres et gravelle.
La prairie était grande et belle

Et jusqu'au pied de l'eau battait;
Or comme claire et douce était
Et sereine la matinée,
Parmi la plaine diaprée,
Sans but, je suivis le courant,
Tout le rivage côtoyant.                                128 [130]


II 


Ici, l'Amant en quelques pages
Va raconter les sept images
Qu'il vit sur les murs du verger.
Il va sous nos yeux les ranger;
Puis leurs façons et leurs postures,
Leurs costumes et leurs figures
Avant peindre, il les nommera,
Par la Haine il commencera.

Quand je fus à quelque distance,
J'aperçus un verger immense
Tout clos d'un haut mur crénelé,
Par dehors peint et ciselé
De maintes riches écritures.
Les images et les peintures
Je pus à mon aise admirer;
Or, je vais peindre et vous narrer
De ces images la semblance
Telle qu'en ai la souvenance.


HAINE.

La Haine au milieu se dressait.
Tout d'abord en elle on sentait
Grande source de jalousie, 151
De courroux et de frénésie.
Elle me parut de poison
Pleine et de noire trahison.
Cette image mal atournée
A les traits d'une forcenée,
Un laid visage tout froncé,
Le nez petit et retroussé,
Puis, enfin, elle s'entortille
D'une hideuse souquenille
Qui plus hideuse encor la rend.

FÉLONIE[5b].

A gauche est sur le même rang,
De même taille, une autre image;
Tout au dessus de son visage
Félonie est son nom gravé.

VILENIE.

Une autre image j'ai trouvé
Sur la droite. C'est Vilenie
Avec elles en harmonie:
Même aspect hideux, repoussant;
Du premier coup d'oeil on pressent
Une créature orgueilleuse
Et médisante et rancuneuse.
Celui qui peignit ces tableaux
Savamment maniait pinceaux,
Car bien semblait chose vilaine
De douleur et de dépit pleine,
Et femme qui petit savait
Honorer ceux qu'elle devait[6b].

CONVOITISE.

Après est peinte Convoitise. 179
C'est elle qui les gens attise
De prendre et ne jamais donner,
Et leurs biens faire foisonner.
C'est elle encor qui à l'usure
Prête la main pour sans mesure
Constamment gagner, amasser.
Qui ne cesse au vol de pousser
Larrons, gens de mauvaise vie,
Dont les crimes, la félonie
A la potence les conduit:
Celle qui fait dauber autrui
Par dol et cauteleux langage,
Par mauvais compte, escamotage.
C'est elle qui, tous les tricheurs,
Inspire et tous ces faux plaideurs
Dont les manoeuvres criminelles
Ont maints varlets, maintes pucelles,
D'un héritage dépouillés[7b].
Tout crochus et recoquillés
Avait les doigts cette femelle,
Et c'est chose bien naturelle,
Car Convoitise, c'est connu,
Aucun bonheur n'a jamais eu
Fors quand les autres dévalise;
Ne sait entendre Convoitise
A rien qu'aux autres accrocher;
Elle a d'autrui le bien trop cher.

AVARICE.

Je vis une autre image assise
Côte à côte de Convoitise,
C'était Avarice. Elle était 209
Affreuse et sale, et se voûtait.
Cette image maigre et chétive
Était verte comme une cive,
Et ce visage sans couleur
Semblait s'épuiser de langueur.
D'un mort elle avait l'apparence
Qui ne vécut que d'abstinence
Et de pain fait d'aigre levain.
Pour draper sa maigreur enfin
Elle était pauvrement vêtue
D'une vieille cote rompue,
Sale, de pièces et morceaux;
On eût dit épave en lambeaux
De la dent des chiens délaissée.
Une perche grêle est dressée
Tout près d'elle, où pend un manteau
Et cote de drap jadis beau[8b].
Pas la moindre trace d'hermine
Sur ce manteau de triste mine
D'agneaux noirs, velus et pesants.
Bien avait la robe vingt ans;
Mais avarice n'est pressée
D'avoir sa cote remplacée.
Toujours elle est à deviser
Comment ne pas sa robe user;
Car si la robe était mauvaise,
Avarice aurait grand mésaise,
Robe neuve avant de s'offrir,
Moult longtemps dût-elle en pâtir.
Dans ses mains Avarice cache
Une grand'bourse qu'elle attache
Et noue avec acharnement,
Afin de rester longuement
Devant qu'elle en pût rien extraire. 243
Mais, las! elle n'en a que faire,
Car jamais n'aura le désir
De cette bourse rien sortir.

ENVIE.

Après était pourtraite Envie
Qui ne rit oncques en sa vie,
Et qui de rien ne s'éjouit
Que s'elle voit ou s'elle ouït[9b]
Raconter quelque grand dommage.
Rien ne lui plaît ni la soulage
Autant que lorsqu'elle peut voir
Dessus aucun prudhomme choir[10b]
Ou méfait, ou mésaventure,
Ou quelque grand'déconfiture.
Mais si quelque noble maison
Déchoit et souille son blason,
C'est la félicité suprême.
Aussi, ce que le moins elle aime,
C'est qu'un homme arrive à l'honneur
Par ses vertus et sa valeur.
Sachez que grande est sa colère
Lorsque advient quelque bien sur terre.
Elle est de telle cruauté
Qu'elle ne porte aménité
A compagnon ni bonne amie;
Car d'un chacun c'est l'ennemie,
Fût-il son plus proche parent,
Et son coeur serait moult dolent
Si bien venait même à son père.
Mais Dieu lui fait par grand'misère
Payer cette méchanceté;
Car son coeur est si tourmenté
Quand le bien voit, telle est sa rage, 275
Qu'elle en fondrait presque, je gage;
Et la vertu ce coeur vilain
Consume et déchire sans fin,
Et l'horreur de cette souffrance
Est de Dieu ci-bas la vengeance.
Envie et son bec malfaisant
Les gens ne lâche un seul instant,
Et s'elle connaissait, je pense,
Le plus honnête homme de France,
Ou même par delà la mer,
Le voudrait-elle encor blâmer.
Mais si sa langue envenimée
Une si ferme renommée
Ne pouvait d'un coup renverser,
Elle essaierait d'apetisser
Au moins son los et sa prouesse
Par sa fourbe et par son adresse.
Je vis, étudiant ses traits,
Qu'elle avait le regard mauvais;
Sur rien ne s'arrêtait sa vue
Que de biais, irrésolue,
Et moult laide habitude avait,
C'est que jamais elle n'osait
En plein regarder nulle chose.
De dédain sa prunelle close
D'ire soudain s'illuminait
Quand celui qu'elle examinait
Était beau, de haute naissance,
Ou pour son coeur et sa vaillance
Aimé de tous et respecté.

TRISTESSE.

Près d'Envie et tout à côté, 306
Sur le mur l'image se dresse
De la langoureuse Tristesse.
Il paraît bien à sa couleur
Qu'au coeur elle a grande douleur,
Elle semble avoir la jaunisse.
Rien n'est auprès d'elle Avarice
Pour son teint pâle et sa maigreur;
Car les soucis et le malheur,
Et les chagrins, et la détresse
Dont le jour et la nuit sans cesse
Elle souffre, l'ont fait jaunir
Et maigre et pâle devenir.
Oncques nul en un tel martyre
Ne fut, ni n'eut aussi grande ire
Comme à la voir il me parut,
Et je pense que nul ne sut
Faire chose qui pût lui plaire
Ni calmer sa douleur amère,
Tant son coeur était courroucé
Et profond son deuil enfoncé.
Aussi sur son propre visage
Elle dut assouvir sa rage
Ainsi que sur ses vêtements.
De sillons nombreux et sanglants
Sa face est toute lacérée,
Et cette robe déchirée
Est la preuve de ses dégoûts,
De sa haine et de son courroux.
S'épand sur son col, sa figure
De tous côtés sa chevelure
Qu'elle a rompue en son tourment, 337
Ses pleurs coulent abondamment.
L'âme la plus dure, à sa vue,
De grand'pitié se fût émue,
Car son sein tout elle battait
Et ses poings ensemble heurtait.
Toujours à deuil faire attentive,
La douloureuse, la chétive
Jamais ne cherche à s'amuser
Ni sa bouche le doux baiser.
Car celui dont l'âme dolente
Languit, de rien ne se contente,
Ne veut danser ni karoler[11b];
Il ne sait que se désoler
Sans nulle distraction prendre,
Joie et deuil ne sauraient s'entendre.

VIEILLESSE.

Puis je vis Vieillesse en regard
A peu près un pied à l'écart,
Comme ont coutume les vieux d'être.
A peine elle pouvait repaître
Son estomac débilité;
Rien ne restait de sa beauté,
Moult était laide devenue;
Toute sa tête était chenue
Et blanche comme fleur de lis,
Et si ce corps, à mon avis,
Desséché, déjà tout inerte,
Fût mort, mince eût été la perte.
Son front jadis plein et rosé
Tout de rides était creusé.
Ses oreilles étaient moussues
Et tretoutes ses dents perdues,
Pas une seule ne restait. 369
De si grand'vieillesse elle était
Qu'elle n'eût franchi la distance
De quatre toises sans potence.
Le temps qui s'en va nuit et jour
Sans repos prendre et sans séjour,
Et dont la course est si rapide,
Qu'il semble à notre esprit stupide
Demeurer toujours en un point,
Mais qui ne s'y arrête point,
Et qui si promptement expire
Que nul homme ne saurait dire
Tout au juste le temps présent;
S'il le demande au clerc lisant,
Avant d'avoir dit sa pensée
Grand' part en est déjà passée:
Le temps qui ne peut séjourner,
Mais va toujours sans retourner
Comme l'eau qui s'écoule toute
Sans qu'il en retourne une goutte,
Vers qui rien ne saurait durer,
Si dur fût-il, même le fer,
Qui ronge tout et décompose,
Le temps qui change toute chose,
Qui tout fait croître et tout nourrit
Et qui tout use et tout pourrit,
Le temps qui vieillit notre père,
Les rois et les grands de la terre,
Comme tous il nous vieillira,
Ou la mort nous devancera:
Le temps qui, lui, jamais n'oublie
De tout vieillir, l'avait vieillie
Si durement, il me semblait, 401
Que s'aider elle ne pouvait,
Mais bien retournait en enfance;
Car certe elle n'avait puissance,
A mon avis, force ni sens,
Non plus qu'un enfant de deux ans.
Et cependant en son bel âge
Damoiselle gentille et sage
Elle fut à mon escient;
Elle est bien changée à présent,
Car elle est tretoute hébétée.
D'une grande chape fourrée
Elle avait, je la vois encor,
Avec soin abrité son corps;
Les vieilles gens ont tôt froidure,
Bien savez que c'est leur nature;
Or s'était-elle chaudement
Vêtue, elle eût froid autrement.

PAPELARDIE.

Voici venir Papelardie
Et sa mine de comédie.
C'est elle qui en tapinois,
Tant qu'elle peut et chaque fois,
Quand nul ne s'en peut prendre garde,
De nul mal faire ne se garde;
Par dehors fait le marmiteux,
A voir son air simple et piteux,
On dirait sainte créature;
Mais ci-bas n'est male aventure
Que ne rumine son cerveau
Bien la présentait ce tableau
Qui fut fait à sa ressemblance;
Simple elle était de contenance,
Portait chaussure et vêtement 433
Telle que nonne de couvent;
En main tenait un livre d'heures,
A grand' marques extérieures
Feinte prière à Dieu criait
Et saints et saintes appelait.
Point de plaisir, jamais de joie;
A bonnes oeuvres elle emploie
Son temps et toute sa vertu
Depuis que la haire a vêtu.
Sachez qu'elle n'était pas grasse,
De jeûner semblait être lasse
Et d'un mort avait la couleur.
A elle et aux siens le Seigneur
Du paradis ferme la porte;
Car leur visage de la sorte,
Dit l'Evangile, font maigrir
Ces gens pour se faire applaudir,
Et pour un peu de gloriole
Des saints ils perdent l'auréole.

PAUVRETÉ.

Pourtraite était tout en dernier
Pauvreté qui même un denier
N'aurait trouvé pour s'aller pendre,
Sa robe eût-elle voulu vendre;
Elle était nue ainsi qu'un ver:
Aussi bien, eût sévi l'hiver,
De froidure elle serait morte[12b].
Un vieux bissac seul elle porte
Tout rempli de mauvais lambeaux;
C'était ses robes et manteaux.
A l'écart, dans un coin, seulette,
Comme un chien honteux, la pauvrette
Toute petite se faisait 465
Et tristement s'accroupissait
(Car pauvre chose est délaissée
De tous et de partout chassée),
Et n'ayant rien pour s'affubler
Grand loisir avait de trembler.
Maudite soit l'heure fatale
Qui le pauvre conçut! Tout pâle
Il erre de faim épuisé,
Mal vêtu, honni, méprisé.
J'ai bien contemplé ces visages.
Comme je l'ai dit, ces images
Resplendissaient d'or et d'azur
De toutes parts peintes au mur[13b].
La muraille haute et carrée,
Mieux que haie et close et barrée,
Entourait un vaste verger
Où n'était onc entré berger.
C'était un beau site sans doute;
A qui m'en eût frayé la route
Ou par échelle, ou par degré,
Certes j'aurais su moult bon gré;
Car tel déduit et telle joie
Ne vit nul homme, que je croie,
Comme il était en ce verger.
Car ce lieu d'oiseaux héberger
N'était ni dédaigneux ni chiche.
Nul lieu ne fut d'arbres plus riche
Ni d'oisillons au piteux chant;
D'oiseaux était trois fois autant
Qu'en tout le reste de la France.
Moult belle en était l'accordance;
Le plus sombre, rien que d'ouïr
Ces chants, s'en devrait éjouir.
Pour moi, si grande était ma joie 499
Que si l'on m'eût ouvert la voie,
J'aurais céans et de bon coeur
Payé cent livres le bonheur
De voir des oiseaux l'assemblée
(Que Dieu garde!) sous la feuillée,
Gazouillant en ce frais séjour
A l'envi les danses d'amour
Et les plaisantes chansonnettes
Tant courtoises et mignonnettes.
Quand j'ouïs les oiseaux chanter,
Je me pris à me tourmenter
Par quel engin, quelle manière
Du jardin franchir la barrière;
Mais je ne pus oncques trouver
Lieu par où j'y pusse arriver.
De plus, si m'était inconnue
De ce verger aucune issue,
Nul n'était là pour me montrer
Non plus comment y pénétrer.
J'étais dans cette solitude
Rongé de noire inquiétude,
Tant qu'enfin à l'esprit me vint
Qu'à nul jour encore il n'advint
Qu'un si beau verger n'eût de porte,
Échelle, accès d'aucune sorte.
Lors j'allai d'un pas assuré,
Contournant du grand mur carré
Avec soin toute l'étendue.
Enfin, une porte perdue
J'aperçus, guichet bas, étroit;
Pour entrer c'est le seul endroit.
Adonc sans plus tarder encore
Je frappai sur le bois sonore.